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Michel Delpech

  • je ne suis pas un auteur qui chante, mais je suis un chanteur qui écrit

  • 1965 : Je me souviens d'un grand garçon aux idées aussi longues que ses cheveux, à la silhouette élancée et majestueuse, et qui fait la nique et prend le contre pied de la chanson anglophone à la vogue et d'une certaine mièvrerie de celle francophone en reprenant tout bonnement une recette que l'on croyait éculée et qui se révèle être un retour au patrimoine culturel français, à une certaine manière de vivre. L'accordéon, une guinguette, une tenancière de bistrot accorte et sans soucis qui peut recevoir les confidences et oublier pour un temps l'addition; c'était chouette et pas seulement Chez Laurette ; c'était bien de voir tailler la croupe à ces groupies anglo-saxons, à nos idoles enrockandrollées, sur leur propre terrain, celui de la vente des bons vieux 45 tours dont ils nous inondaient, avec notre propre recette et un garçon et un nom «bien de chez nous» comme disait Jaboune (Jean Nohain). Delpech c'est l'équipe de France triomphante à Wembley mais cruel retour des choses en cette année 1966 ,je me souviens que nous nous étions fait battre, humiliés, par l'équipe à la rose.
    Je m'emporte : Delpech n'est pas Alphonse Halimi et n'a pas vengé Jeanne d'Arc !
    Mais quel bonheur que de voir notre prince charmant s'inscrire pendant plus de dix ans par la suite aux classements de la meilleure vente de disques de la semaine (j'ai du mal à trouver l'équivalent français du mot hit parade) ; il plaît déjà à tous ; nos amies d'adolescence prolongée en rêvent, et il rassure nos mères ; ce grand garçon «si souriant, si sympathique, si distingué, aux chansons tellement vraies, c'est quand même autre chose», murmure t'on dans nos chaumières. La réussite le comble donc très vite , il compose déjà en culottes courtes, et son premier imprésario est le « surge » de son lycée ; très vite le succès vient en pleine mode de SLC et du scoubidou. C'est Joliny Starck qui le fait passer une première partie de Mireille Mathieu et l'emmène en Russie, en Allemagne, aux Etats-Unis. Les tubes s'enchaînent les uns aux autres jusqu'en 1977 où il enregistre le Loir-et-Cher. Puis pendant quelques années plus rien avant Les voix du Brésil.
    Puis les succès défilent les uns après les autres, toujours marqués du même sceau, celui de la qualité, mais non pas celui d'un intellectualisme à outrance ; les mélodies signées M. Pelay, ou R. Vincent, ou J.M. Rivat, Delpech les enjolive de phrases et de mots simples comme tirés du quotidien et qui sont si bien plaqués sur la réalité qu'ils représentent de vraies clichés de notre intimité ou de notre géographie humaines.

    Y A T-IL UN SECRET DELPECH ?

    Il serait tentant de penser que derrière l'auteur, derrière ses chansons se cache l'homme et que ce qu'il décrit est en quelque sorte une tranche de sa propre vie, un peu sa bibliographie. Cela n'est pas vrai, sauf quelques rares exceptions. Au demeurant Michel Delpech a toujours été d'une telle déférence envers son public qu'il n'a jamais livré que ce soit de son existence ; il ne se montre pas aux paparazzi ni aux journalistes du plus bas étage qui soit. Nous respectons son intimité ; pourtant nous savons qu'il est l'un des artistes qui ait vécu le mot stress comme l'envers de strass ; qu'il est un grand timide, tétanisé devant les lampes rouges des caméras, en nage devant un public exigeant.
    La qualité essentielle de notre auteur ? Photographe et un peu journaliste comme il aurait voulu l'être mais avec en bandoulière des mélodies et des refrains. Des preuves et des exemples ? Ils sont si abondants qu'il suffit d'évoquer une situation quotidienne pour qu'immédiatement une chanson de Delpech s'impose à nous comme la survenue d'une mélodie subliminale à notre inconscient sonore et musical. Prenons quelques chansons au hasard, mais dans l'ordre du tour de chant de ce soir ; décrivez nous une ex-vedette qui à 73 ans raconte ses ennuis quotidiens et sa vie antérieure, et c'est Quandj'étais chanteur ; à quoi correspond l'image du cadre qui à la trentaine plaque tout et s'en va vivre un ailleurs peut-être meilleur ? vous y êtes C'était un lundi ! ; une séparation conjugale qui se passe plutôt bien et c'est Les divorcés ; un homme au petit matin avec son fusil et son chien qui refuse de tirer sur les oiseaux qui passent ? ne changez rien, c'est bien Le chasseur.
    L'urbain qui retrouve sa famille plutôt agricole qui lui fait le reproche d'être gêné de marcher dans la boue ? C'est Le Loir-et-Cher, bien entendu.
    Le secret de son inspiration ? Simple comme le bonheur ; un rien le retient comme un instantané fixe en un millième de seconde la pellicule ; un titre du «Monde» le fait accoucher sur-le-champ d'une chanson dans la salle d'attente d'un aéroport. Un journaliste de télévision annonce «et toujours le même Président» et c'est le final d'Inventaire 66 , Pierre Papadiamentis qui était alors claviériste chez Delpech avant de devenir compositeur pour Eddy Mitchel, rapporte que lui ayant confié une mélodie c'est la vue d'une statue de Marianne qui a entraîné sur le champ l'écriture de Que Marianne étaitjolie, agréable raccourci de l'histoire de nos cinq Républiques. Pour Chez Laurette, elle s'est faite d'une seule traite dans le train Paris -Saint-Cloud. Le grand jeune homme sage et propre avait soif d'être connu, d'être dans SLC même si son style n'était pas précisément celui adulé à l'époque ; il n'était pas un rockeur, mais un grand efflanqué, bien de sa personne, toujours bien coiffé et le col de chemise bien fermé, question bonne éducation qui ne fait pas défaut chez Michel. En 1969 Delpech écrit Wight is Wight sans avoir mis les pieds dans cette île, ni assister au fameux concert hippie !
    Delpech n'est ni poète, bien que son nom et son oeuvre figurent dans la collection «Poésie et chansons» de Pierre Seghers, ni un auteur à message ; c'est un photographe en mots et en vers ; c'est Doisneau avec un stylo, une feuille blanche, des lignes et des portées. L'instantané il ne le fixe pas ; il le décrit mais de façon si juste qu'il colle et se plaque à l'immédiat sur les mélodies et sur ceux qui les chantent, c'est-à-dire nous mêmes. Nous enfilons ses chansons comme ces pulls d'hiver si chaleureux et réconfortants car noués avec les points essentiels qui sont ceux de la chanson francophone de qualité.
    Delpech ce n'est pas la Nouvelle Vague du cinéma ; ce n'est pas le Godard, le Truffaut du 8"" Art ; c'est plutôt Claude Chabrol, Claude Sautet et Pascal Thomas et leur vision des événements familiers à la française, mais jamais franchouillarde, des choses de chaque vie. Delpech n'est pas un chanteur à texte ou à message , dans son enfance il avait découvert Brassens et Brel,mais sa réelle référence c'est Aznavour ; «sa simplicité, sa façon de parler directement, de faire passer la vie avant la littérature m'ont séduit ; j'ai toujours pensé qu'une chanson idéale devait être accessible à tous, tout en gardant une certaine retenue».

    Des thèmes reviennent régulièrement :

    Celui de tout plaquer pour changer sa vie, ou celui d'avoir deux vies : «même si l'on a deux formes d'existence apparemment très différentes, on porte en soi' toujours les mêmes choses» ; la vie entre songe 'comme dans Rêve de Gauguin, et réalité comme dans le Loir-et Cher. Cette dernière est réellement autobiographique car Delpech possède de réelles attaches avec cette région où habitaient ses deux grands-parents et il a encore beaucoup de cousins. De là à imaginer une dualité et l'opposition existantes entre la vie urbaine et celle rurale, des reproches que l'on peut faire à celui qui devient rat des villes et qui se gêne pour marcher dans la boue, il n'y a qu'un pas.Engagé ?
    A l'amour, c'est tout. Le bonheur de Michel Delpech, «la vie que je mène aujourd'hui est tellement folle et positive que cela prend le pas sur tout le reste», il le doit au choix de son environnement, même si il avoue avoir été par moments trop crédule, trop naïf, comme dans J'étais un ange, chanson écrite il y a quelques années seulement sur une musique de C. Morgari où il fait l'inventaire de tous ses défauts éventuels mais passés.
    Il rêve d'un monde meilleur, celui de l'égalité et peut être d'une civilisation Multiraciale et pluriculturelle.

    Une technique ?

    La Delpech Mode qui défie les engouements et les matraquages tient d'une méthode inspirée de certains compositeurs américains et de cette grâce magique qui viendrait de papa Trenet.
    Sans oublier une voix chaude voire sensuelle, un tempo vivant, une manière et une présence que l'on reconnaît dès les premiers accords. Que demande le peuple ? Une recette pour caracoler en tête des hits parades ? «L'exigence avant tout. Avec soi et ses collaborateurs. Je ne laisse filer un texte que quand ma mauvaise foi ne peut être prise en défaut. Difficile, la vie de ceux qui travaillent avec moi».
    Autre thème : la pureté, comme un diamant, alors que parfois c'est le charbon ardent de la vie qui l'a brûlé; «je suis un mélancolique chronique, et un féroce idéaliste. Et je le paye en permanence, même si en disant cela, je ne me place pas au dessus des autres»
    «Le show est sur scène, pas dans la vie. Il faut rincer alentours, enlever la part de comédie, le paraître. Un artiste doit garder ses distances. Il n'est là que pour apporter le merveilleux».
    Entre deux oeillades câlines, il hausse les épaules. Pendant ces deux heures avec lui il essaiera de se faire plaisir et de nous apporter contentement et nostalgie.

    Michel Delpech






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